jeudi 11 août 2016

Jour de colère


16 h. 



18 h 30. 






20h. 





Dès l'heure du goûter, ainsi, une très étrange lumière dorée nimbait toute chose ; je m'avise après coup que de midi à quatorze heures je m'étais employé à rechercher des Dies Iræ dans la musique de Liszt (il y en a plein), prélude approprié à cette ambiance de fin du monde. Abstraction faite d'une pluie de cendres (charmante danse pourtant, sur les ailes du mistral, de ces particules de garrigue), d'un air âcre et malsain et d'une odeur désagréable, une contre-performance pour les fameuses herbes de Provence, c'est très beau, l'apocalypse (mais ce n'est pas vraiment une révélation). Un pic de beauté méphitique fut bien sûr franchi quand vint le crépuscule — un régal pour yeux irrités que cet incendie au carré. 







vendredi 5 août 2016

Journal de campagne




Mardi.
Tant d'étoiles pour un seul grillon.

Mercredi. 
Hier soir j'ai voulu donner sa chance à Jean d'Ormesson (on trouve de ces choses dans la bibliothèque familiale, nul n'est prophète en son pays). Avec bienveillance (je suis comme ça) mais circonspection. Pour ce que j'en ai saisi, c'est une espèce de long gloussement - on l'entend distinctement faire hu hu hu derrière chaque phrase - figé dans un ronron cadencé façon Grand Siècle, genre Bossuet chez les Grosses Têtes. Presque rien sur presque tout, que ça s'appelait. C'était beau comme du vent sur de l'eau tiède, mais ça ne m'a pas aidé à mieux comprendre les lecteurs du Figaro.

*

J'ai voulu poursuivre aujourd'hui mon exploration des profondeurs de la littérature française mainstream, ça pouvait être amusant, mais après cinq pages de Puértolas (sérieusement ?), cinq pages de Delacourt (WTF ?) et cinq pages de Pancol (oh misère), je me suis senti sale et il m'a bien fallu convenir que ce n'était pas drôle du tout, finalement.

*

Est-ce que c'est le même grillon ? Est-ce que ce sont les mêmes étoiles ?


 
Mon coach.


Jeudi.
Mainstream au hasard des étagères, suite. On a beau dire, les Américains sont de bien meilleurs ouvriers, et ils ont davantage le respect du client. Entre lundi soir et mardi, j'ai avalé sans broncher les 475 pages de Mr Mercedes (2013) - mais il faut dire que j'ai une tendresse particulière, qui remonte à l'enfance, pour l'humanité et la balourdise de Stephen King - et hier j'ai aspiré assez allègrement les cent premières du Grand Maître (2012) de Jim Harrison, que je n'avais encore jamais lu. Ce faisant m'a sauté aux yeux une triple (voire quadruple) coïncidence pour le moins troublante, car pas du genre anecdotique : les protagonistes de ces deux livres sont des flics à la retraite, leur voisin est un adolescent doué en informatique qui les aide dans leur enquête, et les spaghettis à l'ail et à l'huile d'olive sont le plat préféré de leur ancien coéquipier (chez Harrison, il ajoute du parmesan et du persil). Trois questions se posent alors : Stephen plagie-t-il Jim ? Lui rend-il hommage ? Ou doit-on se garder de se faire trop d'illusions sur la richesse de l'imaginaire de ces gros romans yankees ?

*

Le ciel est blanc, il pleut ; ce soir, j'en ai peur, ni étoiles ni grillon. 


 

Vendredi. 
Ça commence à devenir flippant. Chez Harrison, le héros veut chasser une image de son esprit, mais "autant essayer de ne pas penser à un cheval blanc". Or chez King j'avais rencontré la même idée et la même phrase, à ceci près qu'il y était question d'un "ours polaire bleu". J'avoue avoir du mal à les départager. Cheval blanc ou bien ours bleu ? Bonnet blanc ou blanc bonnet ? 
Je dois à l'honnêteté d'ajouter que pour autant Grand Maître est une lecture plutôt plaisante, je ne suis pas (complètement) maso. 

Il finit par s'endormir, car pour une fois il avait la chance d'être vieux et avec l'âge on renonce à essayer de comprendre tout ce qui se passe, à tenter désespérément de régler les centaines de variables dans la maison du cerveau aux milliards de chambres entre lesquelles il n'y a pas assez de portes, loin de là. Il comprit une fois de plus que la vie comportait un nombre ahurissant de pièces mobiles. 

*

Nulle étoile et pourtant, le grillon comme devant. Celles-là ne sont donc pas la condition de celui-ci, ils vont seulement très bien ensemble, mais sinon chacun chez soi. 


 

Samedi.
Des étoiles comme s'il en pleuvait, et d'ailleurs il en pleut. En ai même vu deux filer parallèlement, loin du grillon perpendiculaire.


vendredi 22 juillet 2016

L'haleine froide des choses qui dorment





Tout le monde est couché dans l'appartement silencieux... — J'entr'ouvre la fenêtre pour voir une dernière fois la douce face fauve, bien ronde, de la lune amie. J'entends comme l'haleine très fraîche, froide, de toutes les choses qui dorment — l'arbre d'où suinte de la lumière bleue — de la belle lumière bleue transfigurant au loin par une échappée de rues, comme un paysage polaire électriquement illuminé, les pavés bleus et pâles [...] L'heure divine ! Les choses usuelles, comme la nature, je les ai sacrées, ne pouvant les vaincre. Je les ai vêtues de mon âme et d'images intimes ou splendides. Je vis dans un sanctuaire, au milieu d'un spectacle. Je suis le centre des choses et chacune me procure des sensations et des sentiments magnifiques ou mélancoliques, dont je jouis. J'ai devant les yeux des visions splendides. Il fait doux dans ce lit... Je m'endors.

Poème en prose "griffonné sur une petite feuille de vilain papier quadrillé" par Proust à 17 ans, au lycée Condorcet, au mois de novembre 1888.


mercredi 20 juillet 2016

Comme leurs noms l'indiquent



(Maxime Gaucher entouré d'élèves, lieu et date inconnus (Wikipédia))


M. Gaucher protégeait le talent naissant de Marcel Proust même contre des inspecteurs généraux de l'Université. M. Eugène Manuel vint un jour inspecter la classe. Marcel Proust fut invité à lire à haute voix son dernier devoir français. M. Manuel, indigné, écouta cette lecture, puis, se tournant vers le professeur : "Vous n'auriez point, lui dit-il, parmi les derniers de votre classe, un élève écrivant plus clairement et correctement en français ?" Mais Maxime Gaucher n'était point d'humeur à s'incliner devant les arrêts de ce haut fonctionnaire, le très médiocre poète des Ouvriers, candidat perpétuel à l'Académie française ; il lança cette mordante réplique : "Monsieur l'inspecteur général, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel..."

Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust (1926)


mardi 19 juillet 2016

L'Art de la controverse





Il me faut bien l'avouer, je n'avais jamais lu d'écrivain coréen avant Park Hyoung-su (mon presque exact contemporain, il est né en 1972). Mais il faut bien commencer un jour, et j'ai été bien inspiré : son premier recueil de nouvelles (il y en a six) publié en français, grâce à l'année France-Corée, est excellent de bout en bout. J'en ai trouvé de rares recensions sur le net, complètement à côté de la plaque : Hyoung-su ne manque pas d'humour, certes, mais ce n'est absolument pas un auteur comique, ses histoires sont pour la plupart d'une infinie tristesse ; et son univers n'est ni "loufoque" ni "ubuesque", mais subtilement fantastique... J'ai particulièrement été impressionné par le récit intitulé "Krabi", singulière histoire d'amour entre un homme et un paysage, lequel finit par l'absorber au figuré comme au propre (une sorte de variation spectaculaire sur l'Axolotl de Cortazar), ainsi que par "Le chauffeur de taxi et l'économiste", drôle en effet mais également très inquiétante rencontre entre deux angoissés, qui imagine un fantôme lui aussi d'une très singulière espèce. 


lundi 18 juillet 2016

Il est beau d'être un homme triste





Je rencontrais l'équipe de nuit qui sortait de la mine, leurs chapeaux en couvercle de marmite étaient noirs comme leur peau que perçaient les yeux rougis. Et je me demandais pourquoi certains hommes ont des travaux comme des punitions, tandis que d'autres vendent des glaces, des photographies, ont des travaux comme un amusement. 
Mais même ceux qui travaillent à la mine ne sont pas vraiment tristes. Tristes sont ceux qui ne travaillent pas et qui pensent. 
Il est beau d'être un homme triste, car il s'en trouve peu. 
Les hommes tristes ont fait les églises, les ponts. Les gens gais ont fait des cinémas, des gares, des magasins. On les voit passer par bandes dans des automobiles qui rient et tous ils rient. Alors je m'arrêtais sur la route et je les regardais en face en prenant mon air le plus triste pour leur faire honte. 
Car les personnes les meilleures sont tristes. Ma mère est pâle, très pâle et même si elle rit, une tristesse tremble dans son rire comme des gouttes sur une branche au soleil. Jésus et ses disciples, on ne les voit jamais se pousser des coudes et se tordre. Judas, lui, voulait le faire le malin et sortait pour aller rire tout seul. Et jamais on n'a vu quelqu'un penser à une chose difficile, aux bourgeons, au soleil, comme il monte et descend dans l'eau du ciel, en éclatant de rire. D'ailleurs, il n'y a que les tristes qui ont le bonheur. 
Les hommes disent : "Une vie de chien". Ils croient que les animaux sont humiliés et malheureux. Mais j'avais bien observé les animaux et je savais que les hommes se trompent, car jamais une fourmi ne s'arrête pour soupirer que la vie ne vaut pas la peine, et jamais un âne ne se dit : "Comme je suis vexé d'être un âne." Et quant aux plantes, elles sont si fières d'être ce qu'elles sont, qu'elles ne disent rien à personne. [...] 
Nous, nous sommes malheureux parce que nous ne sommes pas du tout contents d'être ce que nous sommes, sans non plus savoir ce que nous voudrions être. 

Luc Dietrich, Le Bonheur des tristes (1935)


mercredi 13 juillet 2016

L'Univers est en feu





Quand George Willard entra à l’Aigle de Winesburg, il fut harcelé par Joe Welling. Joe Welling enviait le jeune garçon. Il croyait avoir été lui-même destiné par la nature à devenir reporter. « C’est ce que je devrais faire. Il n’y a pas de doute», déclara-t-il en arrêtant George Willard sur le trottoir, devant le magasin de grains et de fourrages de Daugherty. Ses yeux commençaient à étinceler, son index tremblait. « Naturellement, je gagne plus d’argent à la Standard Oil Compagny, et il ne faut pas attacher d’importance à ce que je viens de vous dire, ajouta-t-il. Je ne vous en veux point, mais c’est moi qui devrais avoir votre situation. Je pourrais faire ce travail à mes moments perdus. En courant par-ci par-là, je trouverais des choses que vous ne verrez jamais. » 
S’excitant de plus en plus, Joe Welling pressait le jeune reporter contre la façade du magasin de grains. Perdu dans ses pensées, il roulait des yeux de côté et d’autre et promenait dans ses cheveux sa fine main nerveuse. Un sourire se répandit sur son visage, ses dents aurifiées étincelèrent. « Sortez votre carnet de notes, commanda-t-il. Vous portez dans votre poche un bloc-notes de petit format, n’est-ce pas ? Je sais que oui. Eh bien ! notez ceci, à quoi j’ai pensé l’autre jour. Considérons la décomposition. C’est du feu. Cela consume le bois et les autres choses. Vous n’y aviez jamais songé ? Non, naturellement. Ce trottoir et ce magasin de grains, ces arbres là-bas au bord de la rue, tous sont en feu. Ils se consument. La décomposition, voyez-vous, avance toujours. Rien ne peut l’arrêter. Ni l’eau, ni la peinture. Si une chose est en fer, alors quoi ? Elle se rouille, voyez-vous. C’est du feu, cela aussi. L’univers est en feu. Lancez vos rubriques dans le journal de la manière suivante. Mettez en manchettes : “L’Univers est en feu”. Cela attirera l’attention. On dira que vous êtes épatant. Peu m’importe. Je ne vous envie point. » 


Sherwood Anderson, “Un homme plein d’idées” 
in Winesburg-en-Ohio (nouvelles, 1919)


jeudi 7 juillet 2016

Deux orphelines




Ces deux piécettes récemment découvertes ont paru en avril dernier dans l'intégrale des œuvres en trois volumes mise au point par le musicologue anglais Robert Orledge ; sauf erreur, je suis le premier à en proposer un enregistrement (pas peu fier). En 1913, Satie travailla ainsi à des recueils de morceaux pour les enfants, de minuscules berceuses, valses, marches, ne sollicitant que les touches blanches, adaptées à de petites mains, une historiette courant entre les portées. Ces deux-là, abandonnées, sont sans histoires. 

(Un grand merci à l'administrateur de l'excellente chaîne Youtube "Erik Satie" de m'avoir communiqué ces partitions.)



dimanche 3 juillet 2016

Capitaine d'un soir


Grâce à des amis du gardien, j'ai pu passer la première nuit de juillet dans le fort abandonné de Brégantin, au nord-est de l'île du Frioul, avant-poste caché des regards. Confort sommaire — ni eau ni électricité — mais des chambres voûtées éclairées à la bougie, un silence habité par les cris des mouettes et des puffins, véritables maîtres des lieux, s'ébattant par centaines, un ciel étoilé comme pas deux, au réveil un fin croissant de lune orange, l'eau qu'on mesure pour nettoyer la cafetière, un couple d'amoureux que l'on surprend baisant au loin, sur un promontoire face au soleil levant, croyant être seuls (et que j'avais pris pour des girouettes, à leurs mouvements frénétiques, avant que mon zoom m'édifie et que je détale aussitôt de ma propre éminence), des souterrains catacombaux que l'on visite à la lampe-torche, un plongeon dans une crique transparente, la surprise au matin d'un antique piano défoncé dans un coin du fort proprement dit, etc., etc.

































(L'ancienne capitainerie du fort, qui fut ma chambre.)











"Une île, si elle est assez grande, ne vaut guère mieux qu'un continent. Elle doit être vraiment très petite pour que l'on s'y sente tout à fait sur une île ; et cette histoire montre à quel point elle doit être minuscule pour que l'on puisse prétendre la remplir de sa seule personne." 

D. H. Lawrence, L'homme qui aimait les îles



jeudi 30 juin 2016

Personne au monde




Bien plus tard, j'écarte un coin de rideau et regarde par la fenêtre. Comme blotti contre Fafner, qui l'accueille d'une façon tout à fait paternelle, un jeune motocycliste de Berne dort sur sa motocyclette, comme une étrange créature d'un autre monde. Craignant la pluie, il a fait de son "tapis de sol" une grande bulle qui protège maintenant et la machine et son conducteur. Sous une lumière atténuée qui vient de loin, il a l'air d'un ange à peine formé, vision trouble à travers le plastique transparent. Il ne savait pas si Marseille était une grande ville, ni à quelle distance elle se trouvait, et il nous a expliqué, un peu timidement, qu'il ne connaissait personne à Marseille, avec le même ton qu'on emploierait pour dire : "je ne connais personne au monde" ; mais maintenant il dort, la tête appuyée sur son sac de couchage, les pieds sur le guidon, et son visage d'adolescent est illuminé par un sourire paisible.

Carol Dunlop in Les Autonautes de la Cosmoroute, entrée du 11 juin 1982 — en rouvrant ce livre au hasard, j'ai été assez ému soudain par ce jeune Bernois fantomatique, sans doute encore en vie aujourd'hui, quinquagénaire, il faut l'espérer ; sait-il seulement qu'une poétesse mourante a posé son regard maternel sur lui, une nuit de juin, sur une aire d'autoroute ?


jeudi 23 juin 2016

Pour le fumet, pour le devoir





Quelle histoire ! Tout ça, on garde évidemment criait Jeanjean au technicien, fauvettes en sus, on garde aussi criait encore Jeanjean toujours au même, lequel crapahutait sur le pick-up avec son nagra neuf, oublieux du complet, les deux jambes avalées par le courant glacé de la rivière. Étals de loupe et thèse au lac, on garde, on garde, pour le fumet, pour le devoir — Jeanjean voulait tout commenter —, pour le poisson liquide, pour son eau claire, le sexe de l’écrevisse, on garde, cran d’égoïne, on garde aussi, marquise, orchestre, pareillement on garde, les joueuses de volant, le cresson, on garde, on a besoin, dit-il, on a besoin, souvenez-vous du menuisier, de l’horreur de la rive, des corps dans l’herbe, des figurines posées par les anciens, le feu des feuilles, c’est égal, criait toujours Jeanjean infatigué, prends-le avec ta perche, mais prends-le donc, sa nappe pourra servir, Jeanjean préfabriqué, ajoutant, hors d’haleine : l’âme d’une fumée n’a jamais fait tourner le lait que je sache, les couleurs sont fanées, quel bonheur, prends-les, bon dieu. 
[pp. 164-165]


Un monde ne se partage pas vraiment car le partage est déjà fait, il faut des noms. 
[p. 179] 


Pierre Parlant, Pas de deux (2005)


vendredi 17 juin 2016

Un degré de séparation


Ce soir-là (il y a tout juste une semaine), en me rendant pour la première fois au théâtre de La Gare Franche, à Saint-Antoine, au nord de Marseille, j'étais loin de me douter que j'y trouverais un vieux piano ayant appartenu à un élève d'Erik Satie... et j'aurais pu croire avoir rêvé si quelqu'un de l'endroit n'avait eu la bonne idée de me filmer alors que je tentais, après le spectacle, d'entrer en communication avec le maître d'Arcueil. 


(Le spectacle, d'ailleurs, mérite qu'on en parle : c'était l'adaptation du très beau roman de Noémi Lefebvre, L'enfance politique, par Pierre Laneyrie et Marianne Houspie, que défendait seule en scène cette dernière, magnifiquement. Ce qu'on appelle une bonne soirée et une bien aimable ironie du sort.)