lundi 20 novembre 2017

Rêverie calendaire #75



De Chirico (mort le 20/11/1978), L'homme-cible (1914). 







Maladie de Parkinson 
cardiopathie 
ulcère digestif récurrent avec hémorragies abondantes et fréquentes 
péritonite bactérienne 
insuffisance rénale aiguë 
thrombophlébite 
broncho-pneumonie 
choc endotoxique et arrêt cardiaque, ces horreurs deviennent un poème quand on sait qu’elles résument les derniers jours sur terre du général Franco, qui avait mérité chacune d’elles et creva enfin à Madrid, le 20 novembre 1975, âgé de quatre-vingt-deux ans. C’est au même âge que s’éteignit un 20 novembre, en 1910, son opposé le plus complet, le pacifique Léon Tolstoï ; ayant fui nuitamment sa maison et sa femme, qu’il ne pouvait plus voir en peinture, il avait voulu prendre un train et s’était effondré en gare d’Astapovo ; bientôt des journalistes informaient le monde heure par heure, via la télégraphie, des progrès de son dernier souffle dans le logement de fonction du chef de gare, qui l’avait recueilli ; il n’avait pas manqué de cœur mais les poumons n’avaient pas suivi : encore la pneumonie. 

Ce jour-là mourut cependant un autre chef de guerre, antithèse plus exacte encore de l’ordure espagnole, Zumbi dos Palmares, il avait quarante ans et dirigeait depuis quinze ans le petit royaume autonome — dans son âge d’or, trente mille sujets — qu’avaient fondé des esclaves insurgés, au début du XVIIe siècle, dans le Nordeste brésilien ; les Portugais lui coupent la tête en 1695 et Palmares meurt avec lui.  

Le 20 novembre 1939 naissait à Buenos Aires Raul Damonte Botana dit Copi ; le 20 novembre 1752 naquit à Bristol Thomas Chatterton, qu’une certaine tradition romantique, généreuse en pathétique, éleva au rang de poète maudit, misère noire et compagnie, or il appert que c’était plutôt un genre de petit con à l’aise financièrement, impatient de connaître la gloire et bouffi d’un orgueil dont la meilleure part s’exprime sans doute quand, à la fin de l’été 1770, il avale de l’arsenic, mortifié par une suite de revers, tout Londres sait que c’est un arriviste prêt à toutes les compromissions et lui sait qu’une mort à dix-sept ans assurera à ses quelques vers un prestige qu’ils n’auraient pas tout seuls, pas si con le petit Chatterton. 

C’est aussi à la fin d’un été que se suicide (d’une balle dans la tempe) un écrivain né un 20 novembre, dans le Pas-de-Calais, Georges Palante ; il fut le philosophe de l’individualisme et l’ironie voulait qu’un trouble hormonal alors incurable, l’acromégalie, agît sur le volume de ses extrémités ; il avait survécu vingt ans à l’ablation de ses orteils, en 1905, d’énormes orteils qui ne rentraient dans aucune chaussure, tenir un pistolet avec ces gros doigts boudinés n’avait pas dû être facile : « C’est parmi les sentimentaux que se recrutent les ironistes », avait-il écrit.


dimanche 19 novembre 2017

Rêverie calendaire #74




Nicolas Poussin (mort le 19 novembre 1665), Et in Arcadia ego (détail)





Tombouctou, Tombouctou, on sait maintenant à quoi s’en tenir mais au début du XIXe ces trois syllabes fascinent à mort, notamment les Européens qui n’y ont jamais mis les pieds et n’en ont qu’une idée livresque et déformée ; les paraphrases de traductions de vieux récits du Moyen-Âge et ses portes fermées aux chrétiens par décret en ont fait une cité mythique au point qu’à Paris, en 1826, la Société de Géographie offre la somme de dix mille francs à quiconque pourra attester qu’il en revient. Ce qu’apprenant René Caillié, qui était né dans les Deux-Sèvres le 19 novembre 1799 et qui, fils d'un bagnard, orphelin à onze ans, élevé par une grand-mère, s’était assez identifié au Robinson de Daniel Defoe pour rallier à pied La Rochelle et s’embarquer, il avait seize ans, sur l’un des quatre navires d’escadre de « La Méduse », assister à son naufrage bientôt peint par Géricault puis multiplier les allers-retours entre la France et le Sénégal, décide de relever le défi — il se trouve en Mauritanie où il apprend l’arabe et potasse le Coran quand il a vent de la récompense. Passant aux yeux des autochtones pour un jeune lettré musulman, il atteint Tombouctou au prix de mille dangers en 1828 (cette année-là, le 19 novembre, Franz Schubert passait l’arme à gauche), la ville elle-même le déçoit pas mal, elle tombe en ruines, le retour par le Sahara est un cauchemar ; Caillié empoche les dix mille francs, fait sensation, devient célèbre, puis est élu maire de Champagne (Charente-Maritime) et meurt d’ennui et du paludisme à l’âge de trente-huit ans (contre trente-et-un pour Schubert, qui n’a jamais quitté l’Autriche).


samedi 18 novembre 2017

Rêverie calendaire #73






Trois semaines après qu’était mort à Paris, le 18 novembre 1922, Marcel Proust, le plus quantique des écrivains de son époque, probablement, s’il fallait retenir ce critère, Niels Bohr reçoit des mains du roi de Suède, pour ses travaux de mécanique quantique, le prix Nobel de physique ; Bohr lui-même, dont le blason disait, ce n’est pas Swann qui dirait le contraire, Les contraires sont complémentaires, rendra l'âme un 18 novembre, à Copenhague, quarante ans plus tard ; simultanément, à San Francisco — on peut toujours nourrir l’espoir qu’un modèle cohérent l’explique — naîtra Kirk « The Ripper » Hammett, le guitariste de Metallica. 

« Dieu ne joue pas aux dés ! » lança Alfred Einstein — excédé par les flous, les probabilités et les incertitudes de la physique quantique — à Bohr lors d’un débat, en 27, en Belgique. La punchline fit florès. Einstein crut bon de préciser, par la suite, qu’il n’imaginait pas « un Dieu qui récompense et punisse l’objet de sa création », qu’il ne voulait ni ne pouvait « concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps » et jugeait « faible, craintif et stupidement égoïste » un esprit souriant à de telles idées. Le 18 novembre 1978, au Guyana, dernière enclave british friendly de l’Amérique du sud, six centaines d’imbéciles sous la coupe d’un gourou de l’Indiana, Jones (Jim de son prénom), alors au sommet de sa paranoïa, ingèrent sur son ordre une boisson (limonade ou jus de raisin, selon les sources) coupée au cyanure, ce qui après tout est leur droit, mais entraînent également dans cette surprise-party leurs trois cents gosses ; ainsi s’achevait l’aventure de la secte du « Temple du Peuple », cocktail hardi de protestantisme, de guérisons miraculeuses et de marxisme que n’avait pas prévu la théorie des cordes. 

Le 18 novembre 2006, enfin, une parachutiste amateur belge sabote l’équipement d’une autre parachutiste amateur belge, qui s’écrase, parce qu’elles aimaient le même homme, un parachutiste amateur belge également.



vendredi 17 novembre 2017

Rêverie calendaire #72







Le 17 novembre est la journée mondiale de la prématurité et je suis né prématurément un 17 novembre ; je n’invente rien ; j’aurais dû naître un 17 décembre, comme Beethoven, au lieu de ça je suis né le même jour qu’Arlette Gruss et Danny DeVito. 

À quoi ça tient. 

Mais j’exagère. L’inventeur et confiseur Nicolas Appert est également né un 17 novembre, à qui l’on doit quand même et la boîte de conserve et le lait concentré, et puis j’aime beaucoup Danny DeVito. Ce n’est pas Beethoven, c’est sûr. Je n’ai rien contre Martin Scorcese non plus, ni Jeff Buckley. Et je lisais avec passion, enfant, les aventures de Yoko Tsuno (L'Orgue du diable, La Spirale du temps) que Roger Leloup, né un 17 novembre en 1933, créa à l’âge de trente-cinq ans — petite main des studios Hergé dès sa vingtième année, cet ancien pré-ado fondu de modélisme était très fort dans les choses techniques, le fauteuil roulant du capitaine Haddock dans Les Bijoux de la Castafiore, par exemple, c’est lui ; du reste il est toujours en vie. 

Passons à la mort, à présent. Un 17 novembre, on empoisonne un philosophe à l’arsenic, Pic de la Mirandole ; un pirate meurt à la Jamaïque, Jack Rackham, dit Calico Jack. Rodin se fige. Et Villa-Lobos. 

On aurait pu tomber plus mal. 

Ah, on me signale le cas pas piqué des hannetons du psychiatre et photographe Gaëtan Gatian de Clérambault, descendant d’Alfred de Vigny par sa mère et de René Descartes par son père et Croix de guerre avec palme en 1919 (parlez-moi d'un CV), qui décrivit l’érotomanie, donna son nom à un syndrome (la conviction délirante d’être aimé, soit une psychose paranoïaque peut-être pire que la régulière — croire que tout le monde vous veut du mal, passe encore, mais s’imaginer que chacun vous adore, c’est réellement déraisonner) et eut Jacques Lacan comme interne avant sa mort prématurée et volontaire par arme à feu, à Malakoff, le 17 novembre 1934, calé dans un fauteuil face à un grand miroir (il était alors presque aveugle) et entouré de mannequins de cire (il avait la passion du drapé et ne prit jamais en photo, mais par milliers, que des femmes voilées). Bon. Mettons que ça ne veuille rien dire.



jeudi 16 novembre 2017

Rêverie calendaire #71






Le 16 novembre est l’anniversaire de deux centenaires aux noms d’emprunt, Marie-Louise Vittore dite Renée Saint-Cyr (1904-2004) et Madeleine Cinquin dite Sœur Emmanuelle (1908-2008) ; à vrai dire, ni l’actrice à l’inimitable moue de mépris aristocratique, ni la nonne vouée à l’expression d’un sentiment en tous points opposé ne fêtèrent le centième, la première mourant en juillet, la seconde en octobre, le parallèle demeure frappant.

C’est également celui de José Garcia Moreno (1940-2000), trompettiste et tubiste d’origine espagnole reconverti dans le music-hall, star du petit écran français avant ses quarante ans et mort d’un AVC dans un village de l’Eure-et-Loir ; en 1978, alors que Garcimore (car c’était lui) anime Restez donc avec nous le samedi en compagnie de Denise Fabre et de Pierre Douglas, le 16 novembre tombe un jeudi et Alain Colas, sur le Manureva, donne son dernier signe de vie ; ce jour-là enfin, en 1997, quatre ans après Achille Zavatta, le monde du cirque est de nouveau en deuil : Georges Marchais plie bagage.




mercredi 15 novembre 2017

Rêverie calendaire #70







Le 15 novembre 1316 naît le seul roi de France et de Navarre à avoir régné de sa naissance à sa mort et pourtant le moins tyrannique de tous, le seul également dont on peut dire en toute rigueur qu’il n’a pas de sang sur les mains, Jean 1er le Posthume, qui vécut quatre jours.

Six siècles et soixante ans après le roi du cinéma français, dont le règne s’éternisait, Jean Alexis Moncorgé dit Gabin, meurt à soixante-douze ans des suites d’une leucémie, à l’Hôpital Américain.




mardi 14 novembre 2017

Rêverie calendaire #69



Louise Brooks, née le 14/11/1906.





C’est à un médecin né un 14 novembre, Marie François Xavier Bichat, qu’il revient d’avoir défini l’existence de la façon la plus satisfaisante et la plus claire, en 1800 : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort », c’est aveuglant. 

Le 14 novembre, ainsi, des puissances qui nous dépassent font que des phénomènes surgissent. Par exemple, en 1913, paraît à compte d’auteur Du côté de chez Swann ; sont annoncés avec aplomb, vis-à-vis de la page de titre, « pour paraître en 1914 », deux autre volumes à 1 fr. 29, Le côté de Guermantes et Le temps retrouvé, une petite trilogie bientôt pliée pour un peu moins de quatre francs, c’était présumer de ses forces à l’opposé du sens usuel. 

Vingt ans plus tard, un aviateur américain, James Crawford Angel Marshall, dit Jimmy Angel, survole en solitaire à bord de son coucou ce que les Pemóns, qui résistent à la mort dans la région (une zone isolée du Venezuela), appelaient depuis longtemps la Kerepakupai Vena, en langue arekuna, c’est-à-dire la cascade du lieu le plus profond, mais que le monde entier ignore sinon absolument et que Jimmy popularise sous le nom de Salto Angel : un kilomètre à pic, à très peu près, l’impératrice des chutes d’eau (dix-sept fois celles du Niagara, à titre de comparaison). 

Trente ans plus tard, au large de l’Islande, suite à une éruption sous-marine, une terre nouvelle apparaît, l’île de Surtsey (Surt est le Vulcain islandais) ; très exactement sept siècles auparavant, le 14 novembre 1263, Alexandre Nevski cessait de fonctionner : ses perspectives étaient bouchées.







Une autre définition de l'existence 
(Michel Colombier, co-auteur de la musique, meurt ce jour-là en 2004)





lundi 13 novembre 2017

Rêverie calendaire #68







Impressionnisme et datation ne semblent pas a priori devoir avoir affaire ensemble, or il s’est trouvé des experts — ça pousse comme le chiendent — pour croiser avec minutie trajectoires célestes, données topographiques et bulletins météos dans le but de déterminer, avec la plus petite marge d’erreur possible, que c’est le port du Havre tel qu’il était visible le 13 novembre 1872, à 7h35 du matin, que Claude Monet aurait saisi au vol dans son Impression soleil levant

Au même moment, à Édimbourg, Robert Louis Stevenson (qui vient d’adopter cette graphie, jusqu’à présent c’était Robert Lewis, mais c’est plus chic à la française) se trouve à son insu, à dix jours près, au milieu de sa vie (il a en effet vingt-deux ans et ne survivra qu’une vingtaine de jours à ses quarante-quatre ans), il étudie mollement le droit en rêvant de littérature et dans quelques semaines osera dire à son père, un homme très pieux, qu’il ne croit plus en Dieu. 

Un siècle et treize années plus tard, en 1985, l’éruption du Nevado del Ruiz fait fondre son bouchon de glace et un granité à la cendre avalant tout sur son passage emporte en dévalant ses pentes une quinzaine de villages et plus de vingt milliers de Colombiens, piégeant cruellement dans les débris de sa maison une jeune fille de treize ans, Omayra Sanchez, dont l’agonie cernée par l’impuissance et le regard d'une noirceur d'encre devaient durer encore trois jours sous l’œil avide des caméras de télévision, spectacle propre à réfuter l’idée d’un Dieu souverainement bon. 

Trente ans après, en région parisienne, le 13 novembre 2015 n’apporte aucun contre-élément probant.



dimanche 12 novembre 2017

Rêverie calendaire #67



Les premiers fruits d'Édouard Vuillard, né le 12/11/1868.



Sans le carnet de naissances du 12 novembre, un profond silence régnerait Dans les steppes d’Asie centrale (Alexandre Borodine, 1833), il n’y aurait pas de Porte de l’Enfer qu’on puisse toucher du doigt (Auguste Rodin, 1840) mais au contraire des romanciers impréparés sans recours possible (Roland Barthes, 1915), pas de Momo ni d’Histoire sans fin et une autre blonde pour L.B. Jeffries (Michael Ende et Grace Kelly, 1929), Sharon Tate serait peut-être encore en vie (Charles Manson, 1934), on se souviendrait d’un autre abruti à la télé dans les eighties (Patrick Sabatier, 1951) et d’un autre beau gosse chantant et dansant mal dans une resucée surcotée (Ryan Gosling, 1980). Dans l’ensemble, ce serait dommage.



samedi 11 novembre 2017

Rêverie calendaire #66



Leonardo di Caprio, né le 11/11/1974.





Le 11 novembre, c’est l’été de la Saint-Martin : on observe autour de cette date, sous nos latitudes, pas toujours mais assez souvent, un léger réchauffement. 

Le temps qu’il fit à Chicago en 1887 — certainement froid, l’Illinois est réputé pour ça — importait peu aux anarchistes blancs comme neige que la police de cette cité, qui l’avait elle-même perpétré pour justifier une vague de répression, accusait d’un massacre à la bombe, que l’on pendit haut et court ce jour-là et dont le plus à plaindre (ils étaient quatre) est sans doute George Engel, cinquante-et-un ans, un pauvre compagnon allemand déçu du socialisme qui, sitôt débarqué en Amérique, treize ans plus tôt, avait perdu la vue, lui qui déjà orphelin à onze ans (le choléra) avait été placé chez des Thénardier de Kassel qui le contraignaient à mendier son pain, une même bad luck dans le nouveau monde et dans l’ancien. 

En 1967, dans le quartier de Chiyoda, à Tokyo, où se trouve le siège du gouvernement, un espérantiste de soixante-treize ans, Yui Chunoshin, espère convaincre le Japon, en s’immolant, de ne pas prendre part à la guerre du Vietnam ; quelques heures plus tard, à six heures et demie du soir, heure de Paris, une autre flamme s’allume, moins douloureusement, comme c’était déjà la routine depuis quarante-quatre ans.



vendredi 10 novembre 2017

Rêverie calendaire #65




La Chute (1764), ultime gravure de William Hogarth, né le 10/11/1697. 




Le 10 novembre sent la poudre, il a le doigt sur la gâchette : c’est ce jour-là qu’expire à Marseille, en 1891, un célèbre trafiquant d’armes, parti quelques années plus tôt dans l’affection et le bruit neufs, et que naît en Russie en 1919 le futur inventeur de l’AK-47 (le nombre donne le millésime), Mikhaïl Timofeïevitch Kalachnikov : bruit neuf s’il en fut, quoique peu affectueux, que celui de son arme, et qui résonne encore un peu partout, plus volontiers même que les poèmes d’AR-54, multipliant jusqu’au pointillisme ses deux trous rouges.



jeudi 9 novembre 2017

Rêverie calendaire #64



De Gaulle en 1915. 



Le 9 novembre 1918, les Guillaume abdiquent : l’un au sens strict, c’est Guillaume II, qui se trouve à Spa, en Belgique, quand il annonce être et devient de facto, signant la fin d’un monde ancien, le dernier roi de Prusse : l’ex-Kaiser survivra à cette performance assez longtemps pour avoir vent, ce même jour à vingt ans de distance, de la « Nuit de cristal », bien mal nommée, vu son opaque brutalité : ce ne sera qu’en 1989 qu’une nuit du 9 novembre pourra vraiment prétendre à la transparence en Allemagne, en tout cas l’horizon s’y dégage soudain localement, à Berlin et ses environs (cette enfilade de jours historiques, pseudo-putsch d’Hitler y compris, n’a pas manqué de frapper les esprits et le 9 novembre a acquis outre-Rhin le petit nom de Schicksalstag, ou jour du sort : de Rostock à Munich, on y est sur ses gardes). 

Mais revenons, bergère ô tour Eiffel, à nos moutons, à cette année 1918 et à l’autre Guillaume, vous l’avez reconnu, originellement Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky (il y avait du monde là-dedans) mais personne, certainement, ne l’a jamais appelé ainsi, sinon par plaisanterie, qui abdique donc lui aussi ce jour-là — au même moment, dans le Morbihan, Jeanne Denis a vingt-cinq ans et n’est une mère, c’est ben vrai ça, que pour ses enfants — mais dans un sens métaphorique ou bien, en un autre sens, plus strictement encore, en rejoignant la masse des morts qu'à cette époque fit par millions la grippe espagnole (à n’en pas douter il y eut, dans le lot, d’autres Guillaume, moins poètes ou moins trépanés, pas royaux pour un sou, sale temps pour les Guillaume). 

Sale temps pour les Charles également, en 1970, particulièrement le modèle à képi d’un mètre quatre-vingt seize, dont un anévrisme se rompt à la suite d’une partie de patience dans sa bibliothèque, l’histoire ne dit pas s’il la gagna. Ce même jour, en 1991, Ivo Livi devient livide, Montand descend définitivement.









Poème d'Apollinaire, musique de Louis Bessières. 




mercredi 8 novembre 2017

Rêverie calendaire #63






Le 8 novembre 1939 — s’il n’était pas mort à soixante-quatre ans, Bram Stoker en aurait eu quatre-vingt-douze, on commémore la fin de John Milton : l’ombre de Dracula et de Satan, pas moins, se découpe sur ce jour funeste —, à Munich, dans la brasserie dite Bürgenbraükeller dont la grande salle peut accueillir à l’aise trois mille personnes, Adolf Hitler et tout son staff (Goebbels, Himmler, etc.) s’installent à la tribune qu’on dresse pour eux au même endroit, dans le fond, depuis seize ans maintenant qu’ils célèbrent en grande pompe (à bière) et en bombant le torse l’anniversaire d’un putsch, pourtant raté, qu’ils avaient piloté de là, en 1923. 

Trente-cinq jours plus tôt, un menuisier de trente-six ans, Georg Elser, membre actif de l’Association des Amis de la Nature et talentueux joueur de cithare — son entourage le décrira comme taiseux mais cordial — et qui s’était installé en ville pendant l’été, un projet bien précis en tête, avait dîné dans cette même salle, d’un repas léger, la formule pour les ouvriers, en serrant contre lui sa sacoche, puis s’était laissé enfermer, attendant patiemment qu’un silence de mort règne sur les lieux pour se glisser derrière le pilier près duquel Hitler aura son pupitre et y creuser près de la base une cavité, centimètre par centimètre, sans faire de bruit, en roulant les menus débris dans un tapis, et revenant soir après soir — repas léger, cachette, tapis, repas léger, cachette, tapis, le cœur battant : les nuits sont brèves et excessivement longues, son travail de fourmi exaltant et pénible, enfin il a dégagé un espace suffisant pour la bombe à retardement dont la fabrication, d’incessantes vérifications, après une bonne sieste sans rêves, mobilisent ses journées dans l’atelier qu’il a loué (toutes ses économies y passent), c'est un montage de deux pendules et de trois ou quatre réveils ; le 6 novembre, l’engin est armé et réglé grâce au savoir acquis dans les années 1920, au sortir de l’enfance, quand on l’avait placé comme apprenti chez un horloger de Constance — c’était écrit. 

Tout ce qu’il voulait, dira-t-il, c’était qu’il y ait moins de morts, à court et à long terme, fallait-il en passer par en faire quelques-uns : c’est une grande et belle chose qu’un artisan déterminé qui ne va pas chercher midi à quatorze heures, et cela aurait pu marcher. Hélas, le sort plus rigoureux compte les secondes ; la trotteuse est son trébuchet. Les nombreux voyageurs temporels que la fiction enverra dans le passé pour occire le führer peuvent remiser leurs plans : ils n’auraient qu’à trouver Elser et le persuader d’avancer d’un quart d’heure l’enclenchement de son mécanisme, et le tour serait joué. Tout était déjà prêt. Si seulement. Mais sauf que. Trente-cinq nuits à genoux (leur tuméfaction le trahira, quand la Gestapo l’attrapera) dans les échos d’une brasserie vide, la ténacité alliée au courage, des yeux limpides dans un visage rude n’auront pas suffi : alors qu’il avait habitué son monde à déblatérer pendant près de deux heures (Georg s’était renseigné), le Salopard Suprême est nerveux ce soir-là, il a un train à prendre, et quitte les lieux à neuf heures sept, une heure après son arrivée et treize minutes avant l’explosion qui a bien lieu et tue sept nazis, en blesse seize autres grièvement, mais de ceux dont la mort ne change rien à rien, même si ça fait toujours plaisir. 

Dans l’attente du grand procès qu’il prévoyait de mettre en scène à la fin de la guerre, Hitler gardera Elser en réserve, au camp de Dachau ; mais quand les carottes seront cuites, au printemps 45, il donnera l’ordre de l’exécuter sans effet de manches, tout foutait le camp mais il n’avait pas oublié ce menuisier de rien du tout qui s’était dressé sur sa route et avait bien failli le renverser — sans l'appui d'aucune puissance autre que celle de sa volonté. 

Quarante-sept ans après l’attentat d’Elser, le 8 novembre 1986, meurt à Moscou Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov, à qui le fameux cocktail doit son nom : ce jour-là est ainsi celui des bombes artisanales, d’ailleurs c’est également l’anniversaire d’Alain Delon.



mardi 7 novembre 2017

Rêverie calendaire #62



Francisco de Zurbarán, Présentation de la vierge au temple (détail), 1629




Évidemment, c’est une question de verre à moitié vide ou plein, on n’en a jamais fini avec cette vaisselle : le calendrier aussi bien est une maternité à ciel ouvert, une infinie couveuse, trois cents pipettes pleines de gamètes, une ode à la sève. Prenez le 7 novembre : certes, lâchent la rampe ce jour-là Steve McQueen (son cœur s’arrête dans son sommeil, en 1980, au Mexique), Lawrence Durrell (même chose mais dans le Gard, dix ans plus tard) et Leonard Cohen, mais regardez un peu qui rapplique, que des cadors : un mystique maniériste, Zurbarán, un navigateur intrépide, James Cook, un magicien ès lettres, Villiers de l’Isle-Adam, la radieuse Marie Curie, cette tête de pioche de Léon Trotski, l’absurde Albert Camus, n’en jetez plus, tout ce qu’il faut pour faire un monde.