jeudi 21 septembre 2017

Rêverie calendaire #15






Le 21 septembre, un tiers de New York brûle. En France, la royauté est abolie. Plus tard au même endroit Deschanel démissionne, las qu’on se foute de lui pour avoir au mois de mai (les chansonniers en font leur beurre) manqué de se rompre le cou en tombant d’un train de nuit (qui roulait à cinquante à l’heure) lors d’une crise de somnambulisme ou peut-être seulement d’angoisse (il étouffait, vite un peu d’air), longeant ensuite en sang (et en pyjama) la voie ferrée dans les ténèbres, jusqu’à ce qu’il croise un cheminot (« Je suis le Président de la République » ; tête du cheminot ; « J’ai bien vu que c’était un monsieur, il avait les pieds propres », dira la femme du garde-barrière). Un stock de nitrates explose à Toulouse. La sonde Galileo explose au-dessus de Jupiter. Naissent Gustav Holst et Herbert George Wells, le professeur Choron, Stephen King, Bill Murray. Virgile meurt. Walter Scott meurt. Arthur Schopenhauer aussi, qui écrivait : « […] nous sommes incapables de suivre anneau par anneau la chaîne d’événements qui rattache un fait passé à l’état présent, et pourtant nous sommes loin de le tenir en pareil cas pour un pur rêve. Aussi, dans l’usage de la vie, n’emploie-t-on guère ce moyen pour discerner le rêve de la réalité. » 

Seul le réveil, ajoute-t-il, le permet.



mercredi 20 septembre 2017

Rêverie calendaire #14




Lapu-Lapu, héros philippin.


Le 20 septembre est lié à de grandes premières et quand nous disons grandes nous n’exagérons pas, c’est tout à fait le dessus du panier : ce jour-là, par exemple, en 1519, la caraque de Magellan quitte l’embouchure du Guadalquivir pour accomplir le premier tour du monde (la caraque, pas Fernand, lequel étourdiment fonce vers une flèche qu’un sauvage de l’île de Mactan décochera, dix-sept mois plus tard, sur l’ordre du roi Kalipulako, ou Lapu-Lapu (elle était enduite de poison)) ; ce jour-là naît, en 1778, Фаддей Фаддеевич Беллинсгаузен, un amiral de la flotte russe plus connu, mais à peine, sous le nom de Fabian Gottlieb von Bellingshausen (certes il n’y met pas du sien), son expédition fut pourtant la première, en 1820, à pénétrer les terres du pôle sud ; ce jour-là, en l’an 2000, meurt Герман Степанович Титов, c'est-à-dire Guerman Stepanovitch Titov (ce qui se retient déjà plus facilement), un jeune et beau pilote de l’armée de l’air soviétique qui eut continuellement envie de vomir pendant les vingt-quatre heures que durèrent ses dix-sept orbites autour de la Terre à bord du Vostok 2, en août 61, il avait alors vingt-six ans — et qui cependant, entre deux renvois, fit les premières photos qu’on fit jamais du globe depuis l’espace, il pouvait se payer le luxe de les rater un peu (Titov est encore à ce jour le benjamin des cosmonautes, tous des vieillards en comparaison). 

On fête aussi ce jour-là, si on veut, l’anniversaire de PPDA. Ou de Sabine Azéma, c’est mieux. On se souvient surtout du dernier soupir de Jean Sibelius, à Järvenpää (j’y tiens trop), au nord du lac de Tuusula.






mardi 19 septembre 2017

Rêveries calendaires #12 et #13




Dessin de Mœbius.



Le calendrier révolutionnaire dont nous avons déjà parlé comportant douze mois de trente jours, il manquait cinq jours pour faire une année, un sixième quand elle est bissextile ; on inventa donc les jours complémentaires (dans un premier temps nommés sans-culottides, mais quelqu’un dut s’apercevoir que trop d’innovation tuait l’innovation) auxquels Fabre n’attacha pas des fruits ou des plantes mais des idées et des notions, jour du travail, de la vertu, jour des récompenses ou de l’opinion, jour de la révolution (le plus rare, tous les quatre ans), plaçant en deuxième position le jour du génie, qui tombait la plupart du temps le 18 septembre. Un tel jour meurt Jimi Hendrix, c’est donc le jour du génie mort (dans son vomi). Les fièvres tombent. Le dicton veut que du froid ce jour-là annonce la neige.






Des pèlerins de la Salette communiant dans le mépris de la ligne droite.


Le 19 septembre est un bon jour pour apparaître subitement en altitude, alors qu’on n’avait plus de vos nouvelles depuis des lustres : ainsi la Sainte Vierge dans une vive lumière à deux jeunes bergers de l’Isère, Maximin onze ans et Mélanie quinze, vers trois heures de l’après-midi, en 1846, sur la montagne de la Salette, ainsi la momie jaunâtre et cireuse d’un quadragénaire (dit Ötzi) à deux randonneurs nurembourgeois, en 1991, dans les montagnes du Tyrol où il était mort cinq mille ans plus tôt. Glabre mais barbu, tatoué, intolérant au lactose, ayant eu pour dernier repas du bouquetin et des céréales, le proto-hipster du Chalcolithique décongelé par un été trop chaud est d’une réalité plus certaine (son corps de vingt-et-un kilos est exposé dans une chambre froide à Bolzano, des copies circulent) que la maman du Christ en larmes venant avertir des gamins incultes qu’elle ne retiendra pas longtemps la colère de son fils (des copies circulent), tous deux néanmoins reprendraient sans doute à leur compte cette phrase d’Italo Calvino — mort un 19 septembre — dans Temps Zéro : « Je pourrais donc définir comme temps et non comme espace ce vide qu’il m’a semblé reconnaître en le traversant. »



dimanche 17 septembre 2017

Rêveries calendaires #10 et #11






« La réalité ressemblerait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ? » constatait incrédule Jean-Baptiste Charcot, en 1906, il avait trente-neuf ans, en admirant les cathédrales d’icebergs de l’Antarctique ; il se remémorait ses jeux d’enfant, dans le jardin de son neurologue de père, quand il singeait les explorateurs polaires, une chaise renversée en guise de traîneau, étouffant sous des couvertures ; c’était trop beau. 

Trente ans plus tard, le 16 septembre 1936, le quatrième de ses bateaux qui s’appelât le « Pourquoi pas ? » — il n’en revenait toujours pas — s’abîmait au large de l’Islande, en revenant du Groenland, victime d’une tempête cyclonique, et avec lui la vie de rêve de Jean-Baptiste. Au même moment, deux gamins du Bronx célébraient leur anniversaire : le douzième pour Lauren Bacall, que l’on surnommerait « The Look », et le neuvième pour Peter Falk, déjà porteur d’un œil de verre. 






Les frères Wright en plein essai. Orville tombe, Wilbur accourt. 



Le 17 septembre 1908, un lieutenant de l’armée américaine âgé de vingt-six ans, Thomas Selfridge, que passionnaient les balbutiements des plus lourds que l’air, s’arrange pour monter à bord du « Wright Flyer III » aux côtés de son concepteur, Orville Wright, et survole quatre fois et demi avec succès, à cinquante mètres de hauteur, la base militaire de Fort Myer, en Virginie ; alors l’hélice se brise et bientôt le crâne de Selfridge, le prototype ayant piqué du nez (Wright est à peine égratigné). Notre enthousiaste devient ainsi la toute première victime d’un accident d’avion ; chaque chose a son pionnier, il fallait bien quelqu’un pour se dévouer, ce fut Thomas, bravo Thomas. 

Le 17 septembre est propice aux avant-gardistes. Ce jour-là naît à Matsuyama, sur l’île de Shikoku, celui qui deviendrait sous le nom de Shiki, ce qui veut dire Petit Coucou, le papa du haïku moderne : 

Sot le 31 décembre 
Tout aussi sot 
Le jour de l’an 

Il a d’autant plus de mérite qu’il passe un tiers de sa vie brève (close en 1902, deux jours après qu’il a eu trente-cinq ans, c’est au tournant du siècle deux Japonais sur mille qui meurent de la tuberculose) sur « un lit de malade de six pieds de long », titre de la rubrique qu’il tint sans jamais geindre dans le journal Nihon

Au Bouddha 
Je montre mes fesses 
La lune est fraîche ! 

C’est aussi un 17 septembre, en 1179, que la bénédictine Hildegarde von Bingen rejoint son Créateur, ayant fêté la veille ses quatre-vingt-un ans ; d’aucuns tiennent son Ordo Virtutum — qui met en scène les Vertus et Satan : les unes chantent, l’autre pas — pour le tout premier opéra.




vendredi 15 septembre 2017

Rêverie calendaire #9





Ni la naissance en 973 d’Al-Biruni, érudit persan que cette déjà vieille thèse de la révolution de la terre autour du soleil ne rebuta pas — éventuellement, éventuellement, disait-il en arabe en caressant sa barbe — avant qu’elle ne s’éclipse pour quelques siècles, et qui explora l’Inde dès les années 1008, ni celle de Marco Polo, qui comme on sait explora l’Inde, ni même celle de Jean Renoir (qui, ça alors, explora l’Inde) ne disculpent tout à fait le 15 septembre de sa très grande faute, commise il y a soixante-douze ans dans la soirée, sur la personne d’un explorateur également, et comme il y en eut peu, mais d’une Inde musicale, ni la révélation d’Agatha Christie, ni la première sortie de Fausto Coppi, ni le premier cri de Jessye Norman ne rachètent complètement le dernier cigare d’Anton von Webern, aux abords d’une maison tyrolienne, la guerre était finie, derrière lui son nazi de beau-fils traficotait avec des soldats yankees — le marché noir était juteux — dont un certain Raymond Norwood Bell, un cuisinier qui n’avait jamais tué personne et ce soir-là était nerveux, et voilà, il sort dans l’ombre, il entend du bruit, il ne sait pas qu’Anton est là qui souffle un peu, on peut encore voir sur le mur les trois trous qu’il y fit, pour Anton un seul a suffi.




jeudi 14 septembre 2017

Rêverie calendaire #8






On s’étonnera d’abord que Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, lieutenant-général des armées, soit mort lors du siège de Québec, pendant la guerre de Sept Ans, un 14 septembre au petit matin, lui qui serait l’un des héros de The Last of the Mohicans, succès mondial dont l’heureux auteur, James Fenimore Cooper, devait mourir un 14 septembre, à la veille de son propre anniversaire — de sorte que, si le dernier des Mohicans est mort aujourd’hui, il naît demain. 

C’est un 14 septembre également, en 1984, que furent perçus les derniers signes de vie de Richard Brautigan, qu’on surnomma « le dernier des Beats » à la suite du très grand succès de son recueil La pêche à la truite en Amérique, mais dont on ne découvrit le cadavre que le 25 octobre suivant, dans sa maison de Bolinas (hantée, dit-on, par le fantôme d’une servante chinoise qui s’y était donné la mort), six semaines donc après que l’unique balle de son Smith & Wesson calibre 44 avait quitté son logement pour une brève promenade et une intéressante destination : la tête du poète, écartant pour ce faire les vapeurs de l’alcool. 

Deux ans plus tôt, le 14 septembre 1982, Grace Kelly ne survivait pas à l’accident survenu la veille, sur la route de la Turbie, l’un des décors trente ans plus tôt de La main au collet (To Catch a Thief) d’Alfred Hitchcock, à quinze kilomètres de Nice où, le 14 septembre 1927, le foulard de soie d’Isadora Duncan se prenait dans la roue du destin et d’une automobile, déjà. 

Les autres personnalités (Jacques Martin, Patrick Swayze idem) rattrapées par la mort ce jour-là sont peu de chose et se noient dans l’ombre du Dante, terrassé un 14 septembre, à Ravenne, par la malaria, six siècles et demi auparavant ; il avait écrit, par exemple, au chant XXIV du Purgatoire

« …et les ombres, qui semblaient deux fois mortes, 
par les fosses des yeux tiraient de la stupeur 
de moi, en s’apercevant que j’étais vivant. »





(Cherubini, qui s'était fait une spécialité des déplorations et des requiems, est mort un 14 septembre)



mercredi 13 septembre 2017

Rêveries calendaires #6 et #7





Le 12 septembre est un bon jour pour livrer bataille (celle de Marathon dans les guerres médiques, de Vienne contre les Turcs au dix-septième, du Mexique contre l’Amérique à Chapultepec, en 1847) ou découvrir la grotte de Lascaux, déposer le brevet du caoutchouc synthétique, promettre à son pays de marcher sur la lune. Ce jour-là, dans les années 40, naissent Barry White et Michel Drucker. Ce jour-là, dans les années 2000, meurent Claude Chabrol et Johnny Cash. Selon Fabre d’Églantine, le poète qui nomma les jours du calendrier révolutionnaire, assisté par un jardinier, c’est celui de la bigarade, une variété d’orange amère.




Une page de "Un autre monde" de Grandville, 1844) 



Le 13 septembre, toujours selon Fabre, est le jour de la verge d’or, une plante à fleurs jaunes, mais on peut penser à autre chose car il naît ce jour-là, en effet, des gens tout à fait estimables. 
Jean Ignace Isidore Gérard, par exemple, dit Grandville, génial illustrateur et caricaturiste né à Nancy et mort à Vanves ; Clara Wieck, pianiste virtuose, qui a huit ans et joue déjà très bien quand elle rencontre Robert Schumann, qu’elle épousera treize ans plus tard ; Arnold Schönberg, qu’on ne présente plus, et deux ans après Sherwood Anderson, qu’on ne lit plus guère (on a bien tort) ; Roald Dahl, dont l’ascenseur de verre multidirectionnel m’a fait rêver enfant et grâce à qui l’on sait qu’un crime parfait nécessite un poulet congelé ; Zoila Augusta Emperatriz Chávarri del Castillo dite Yma Sumac ou encore la Castafiore inca, dont la voix couvrait quatre octaves (et un huitième) ; Mel Tormé, crooner suavissime ; Jacqueline Bisset, la Tatiana du Magnifique de De Broca et l’Yvonne du Volcan d’Huston. 
On fauche aussi de belles moissons le 13 septembre : deux massifs par exemple bornant le seizième siècle, Mantegna et Montaigne ; mon chouchou Chabrier, musicien auvergnat — notre grand-père à tous, s’exclama Stravinsky — selon qui il y avait deux sortes de musique, la bonne et celle « que c’est pas la peine » ; Leopold Stokowski, le chef de Fantasia, qui servit l’une et l’autre pendant près de soixante-dix ans ; et enfin l’acteur Roland Blanche, à qui le cinéma français confia pendant vingt ans le rôle d’un type à la fois louche et moite.